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Une fiche de lecture livre 7 de la République de Platon

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Une fiche de lecture livre 7 de la République de Platon

Message  Sébastien G le Ven 27 Jan - 7:42

Etude du
livre VII
La République Platon
Il s'agit, comme le titre l'indique, d'un ouvrage de philosophie politique, mais pas seulement. Socrate dans ce dialogue rédigé par Platon présente à ses interlocuteurs une Cité idéale, parfaite, où règne la justice. On a reproché à ce projet d'être utopique. Mais cet idéal, s'il est irréalisable sur le plan politique, est réalisable sur le plan individuel. La Constitution de la Cité parfaite, même si elle est utopique, est riche en réflexions sur la politique, et en leçons morales, valables sur le plan individuel. La justice parfaite, qui manque peut-être de réalisme politique, sert au gouvernement de soi-même. En effet, la République commence avec la question de la justice (de la vertu) et s'achève sur un mythe à caractère moral (mythe d'Er le Pamphilien, livre X). De même, le livre VII porte sur la politique, mais aussi beaucoup sur l'éducation. La question se pose de savoir, finalement, ce qui est l'essentiel pour Platon, et s'il prend sa propre théorie politique au sérieux.
I. L'allégorie de la caverne
Elle décrit une initiation. On peut voir là un thème pythagoricien. Cependant, il s'agit d'une initiation à la connaissance rationnelle, qui n'a rien de mystique, et pas de l'introduction à une secte. En revanche, la découverte de la philosophie exige une véritable conversion. Platon illustre la rupture à effectuer pour adopter l'attitude philosophique au moyen d'une fable. C'est donc le sens symbolique de ce récit qui compte.
1. Situation initiale
Des hommes sont enchaînés au fond d'une caverne, de sorte qu'ils ne peuvent ni bouger, ni même tourner la tête. Ils ont toujours été là, ne sont jamais sortis. Au loin, derrière eux, brûle un feu. Entre eux et le feu, toujours derrière, se trouve une route masquée par un petit mur qui la longe. Des personnages passent sur cette route, portant des objets qui dépassent au-dessus du mur. Les ombres de ces objets sont projetées par le feu sur la paroi, au fond de la grotte. Les prisonniers ne voient de la réalité que ces ombres. Les passants parlent entre eux; mais les prisonniers ne perçoivent de leurs paroles que des échos renvoyés et déformés par la grotte. Voilà un tableau étrange, et dont s'étonne un protagoniste. Socrate lui répond: "ils nous ressemblent". Nous avons affaire à une comparaison. Il faut chercher un sens caché, comprendre ce que représente chacun des éléments du récit, décrypter la fable "poit par point"pour découvrir ce qu'elle nous apprend sur nous.
Le mur qui longe la route est comparé explicitement par Platon à l'écran dont se servent les marionnettistes. C'est un écran qui cache la réalité. La paroi du fond peut être comparée aussi à un écran, mais plutôt cette fois à l'écran qui montre, comme l'écran des salles obscures ou de la télévision. En effet, le terme d'écran semble ambigu: l'écran, c'est à la fois ce qui montre une image et ce qui cache (ce qui "fait écran"). En fait, ce que montre un écran, c'est une image. Une image, ce n'est pas la réalité. L'écran de télévision ne montre qu'une image de la réalité, non la réalité elle-même. Les prisonniers prennent cette apparence pour la réalité elle-même. Parce qu'ils n'en ont jamais connu d'autre, ils ne pensent pas qu'il y en a une autre possible. Platon suggère que nous sommes comparables à ces prisonniers. Nous aussi sommes prisonniers de chaînes, celles de la télévision, et pas seulement de TF1. Plus généralement, nous sommes également dupes d'opinions que nous ne songeons pas à mettre en question. Le but de Platon est ici de définir ce qu'il appelle l'opinion (doxa), par opposition au savoir. L'opinion est incertaine, changeante (elle est ce qui s'exprime dans les sondages d'opinion). Elle n'est que le premier degré du savoir. Elle est définie dans le Ménon comme une "conjecture". Ce qui la caractérise, ce n'est pas qu'elle est fausse. Comme le préjugé, elle peut être vraie. Son caractère essentiel, c'est qu'elle est plus ou moins hasardeuse; quand elle est exacte, c'est donc par chance. Elle pourra être vraie une fois, mais par hasard. C'est cette incertitude qui caractérise l'opinion, même vraie, par rapport au savoir véritable. Dans la caverne, la régularité de l'apparition de certains reflets, l'habitude de voir certaines ombres de façon régulière rend les prisonniers capables de prévoir certains phénomènes. Que quelques-unes de ces prévisions se trouvent confirmées, et ces hommes ont l'illusion de posséder un savoir. Nous faisons le plus souvent comme eux. L'opinion représente la façon habituelle de connaître, dont nous nous contentons le plus souvent. L'opinion repose sur une passivité (les prisonniers sont passifs, puisqu'ils sont immobilisés). De même, nous acceptons certaines opinions parce que nous ne soupçonnons pas qu'elles puissent être fausses. Elles sont bien connues; on ne songe pas à les examiner puisque, justement, on les connaît bien. Leur ancienneté leur donne du crédit.
2. Coup de théâtre
Après le moment de l'opinion, voici l'étape suivante. Platon va maintenant décrire le moment de la conversion. Un philosophe vient arracher l'un des spectateurs à ses chaînes. Ce simple fait est riche de sens. Le passage à la philosophie est un arrachement, une rupture. "On le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière" (p.274). L'attitude philosophique est un changement radical. De lui-même, le prisonnier ne sortirait pas: il ne soupçonne pas qu'il y a quelque chose à connaître. On ne peut pas accomplir cette rupture tout seul, il faut un initiateur. Une fois dehors, l'apprenti philosophe est d'abord ébloui, la lumière lui fait mal et il ne voit d'abord rien. La rupture philosophique est vécue comme une contrainte, elle est douloureuse, elle met fin au confort de l'opinion.
L'allégorie se réfère à la méthode socratique. Socrate oblige, à force de questions insistantes, ses interlocuteurs à dire des différentes choses ce qu'elles sont. Ses interlocuteurs résistent, ils préfèrent leur ignorance à la recherche de la vérité. C'est que la connaissance suppose comme préalable que l'on abandonne ses opinions et que l'on accepte l'incertitude. Quand Alcibiade aperçoit Socrate, il s'enfuit et essaie de se défaire de l'importun par tous les prétextes. Mais Socrate insiste. Il pose des questions sur ce qui est bien établi, met en cause les fondements, par exemple, de l'organisation politique. Pas étonnant qu'on ait fini par lui faire un procès. Le but de Socrate est d'amener son interlocuteur à prendre conscience de sa propre ignorance. Il veut lui faire découvrir qu'il ignore, en fait, ce qu'il croit savoir. La condition de la recherche, c'est la conscience que l'on ne sait pas. Si l'on croit savoir, on ne voit pas l'utilité de chercher. (Voir le Banquet: la philo y est décrite comme intermédiaire entre savoir et ignorance) Socrate a été comparé à une torpille, ce poisson qui électrocute ses proies. Socrate provoque l'embarras. Dépossédé de son faux savoir, l'interlocuteur de Socrate est embarrassé. Mais cet embarras est le commencement de la sagesse car désormais, il va pouvoir chercher. Dans le récit de Platon, le moment où l'apprenti philosophe est ébloui et ne voit plus rien correspond à cette étape du dialogue socratique où l'interlocuteur perd son faux savoir et se trouve démuni.
3. Les Idées et le Bien
Le prisonnier libéré va peu à peu s'habituer à la lumière et découvrir la réalité, par degrés. D'abord les ombres, puis les choses elles-mêmes, enfin ce qui rend les choses visibles en produisant la lumière: le Soleil. Les ombres au-dehors symbolisent les choses sensibles. Les choses elles-mêmes sont l'analogue des Idées. Examinons ce concept qui a marqué de façon durable l'histoire de la philosophie.
Les Idées sont les essences des choses. L'essence, c'est la nature, ou la définition d'une chose. Tous les objets d'une même espèce ont une même essence, participent d'une même Idée, qui regroupe les traits qui leur sont communs et essentiels - mais non les caractères accidentels. Ce qui est essentiel, c'est ce qui est inséparable d'une chose, de sorte qu'on ne peut le lui enlever sans qu'elle change de nature ou cesse d'exister. Les choses d'une même espèce sont multiples, mais elles correspondent à une unique Idée. Exemple: Socrate demande à Hippias, dans un dialogue qui porte le nom de son interlocuteur, ce qu'est la Beauté. Il veut savoir ce qu'est la Beauté idéale, la Beauté en soi, l'Idée de la beauté. Hippias répond naïvement que la beauté, c'est une belle jeune fille. C'est une mauvaise définition. Car une définition doit convenir à tout le défini (et à lui seul). Or Hippias ne cite qu'un cas particulier. Ce n'est pas une définition, ce n'est qu'un exemple. L'Idée est universelle. A l'Idée du beau correspondent de multiples réalités, toutes belles, mais dont aucune ne réalise parfaitement l'idéal du beau. Si les conceptions du beau varient selon les époques, cela prouve que nous ne faisons qu'apercevoir le beau en soi, sans le connaître parfaitement. Platon combat donc le relativisme, cette forme de scepticisme qui prétend que tout est subjectif. Les goûts sont peut-être variables, mais il y a un bon et un mauvais goût. Les concepts de beau et de laid ont un sens. Le jugement de goût se réfère à un idéal, la Beauté, qui constitue le modèle de toute chose belle. Les Idées sont en effet présentées par Platon comme les modèles des choses réelles. Les choses sensibles sont des images des Idées. Or, une image est une copie, un reflet inférieur à l'original. Leur diversité tient aux imperfections, aux accidents qui les singularisent tout en les éloignant du modèle idéal. La comparaison entre la caverne de Platon et des films comme Matrix et the truman show, ne doit donc pas être trop poussée: loin de donner dans un relativisme aujourd'hui à la mode, Platon affrme qu'il y a un vrai et un faux, et que l'on ne doit pas les confondre.
Au-dessus des Idées, Platon place le Bien. Il le définit par analogie avec le soleil. De même que le soleil est ce qui rend les objets visibles, le Bien est ce qui rend les Idées perceptibles par l'esprit. Le Bien est, dans le domaine de l'intelligible, l'analogue du soleil. Le Bien est aux Idées ce que le soleil est aux choses visibles. Le Bien est également un principe éthique. Le Bien, c'est le Juste. Pour Platon, le vrai et le bien sont liés. La connaissance implique la bonté, et aussi le bonheur. Le sage est heureux, tandis que le méchant est malheureux. Nul n'est méchant volontairement, dit Socrate, mais par ignorance.
4. Au dehors
Mais si le philosophe redescend maintenant dans la caverne pour expliquer ce qu'il a vu, il ne sera pas cru ; on va rire de lui. Platon fait référence aux "honneurs et louanges" décernés dans la caverne. Dans la caverne, ceux qui passent pour plus savants sont honorés. Mais ces distinctions ne reposent pas sur un véritable savoir. Parmi ces distinctions, celle qui est surtout visée par Platon, c'est le pouvoir politique. On accorde le pouvoir à ceux que l'on considère comme les meilleurs, les plus compétents. Le problème, c'est que leur compétence repose sur une illusion de savoir. Platon pose la question du fondement de l'autorité politique. Ceux qui accordent le pouvoir (en démocratie, c'est le peuple) ont-ils la compétence nécessaire pour reconnaître qui est compétent? Selon Platon, le plus compétent, c'est celui qui a le plus de savoir, c'est-à-dire celui qui connaît les Idées, notamment, celle de la Justice. La politique, pour lui, est une science, en tant qu'elle est surtout affaire de savoir. Elle est davantage une théorie qu'un art. Le philosophe, retourné dans la caverne, aura du mal à se réhabituer à l'obscurité. Relativement au faux savoir qui règne parmi les hommes, il passera pour ridicule. Aristophane, dans les Nuées, raille les philosophes. Il rapporte une anecdote concernant Thalès qui, perdu dans ses pensées, serait tombé dans un puits. Le philosophe, le nez dans le ciel des idées, est incapable de voir ce qui se passe à ses pieds.Il est vrai que l'on respecte souvent davantage celui qui affirme haut et fort, et que l'on tourne facilement en dérision celui qui doute. Ce thème du ridicule du philosophe est récurrent dans les dialogues de Platon. Ainsi, dans le Théétète, Platon évoque l'idée qu'un philosophe, devant un tribunal, serait incapable de se défendre convenablement. Voilà une allusion claire à Socrate qui ne parvient pas à éviter sa condamnation, alors qu'il est accusé de façon injuste, et qu'il a donc la vérité pour lui. En effet, le philosophe n'est pas habitué au type de débat qu'on soulève dans un tribunal. Le métier d'avocat n'est pas celui de philosophe. Ce dernier n'a pas forcément la même habileté à toucher l'auditoire par des arguments pas toujours conformes à la vérité. Le type de discours n'est pas le même : le philosophe tient un discours qui vise la vérité, tandis que l'avocat parle pour convaincre et séduire. De même, dans le Gorgias, Calliclès lance à Socrate qu'il serait incapable de se défendre devant un tribunal. Sa remarque est prophétique. Socrate se définit comme un médecin des âmes. Comme le médecin, il fait parfois souffrir. Il n'est pas un démagogue, il ne veut pas énoncer que des vérités agréables à entendre. Certains même, dans la caverne, voudront tuer le philosophe. Voilà une allusion claire au cas de Socrate. Platon a été marqué par la condamnation de son maître. La démocratie athénienne a mis à mort celui qui, à ses yeux, était le plus sage. D'où sa méfiance à l'égard de la démocratie. Le peuple n'accueillera pas forcément bien cet homme qui met en question les opinions bien établies. Le philosophe dérange. Il est " la mauvaise conscience de son temps ", dira Nietzsche. Il est une menace pour ceux dont le pouvoir repose sur un savoir dont Socrate fait apparaître le manque de fondement.
Dans la caverne, dit Platon, certains prisonniers seraient capables de mettre à mort celui qui est venu les en faire sortir. Pourtant, ces hommes eux-mêmes sont capables de voir la vérité. S'ils refusent de la voir, c'est par manque d'éducation. Platon souligne l'efficacité et le pouvoir de l'éducation, dont le thème va être longuement développé dans la République. L'allégorie de la caverne illustre le processus de l'éducation. Tout homme en est capable, parce que tout homme a en lui la vérité (d'où le "connais-toi toi-même"). Nous naissons avec des idées. Certaines idées sont innées, mais il faut faire un effort pour les amener à la conscience. Il faut s'habituer à adopter un nouveau regard, perdre l'habitude de se fonder sur l'opinion et la connaissance sensible, et tourner son esprit vers les Idées. Le livre VII est une réflexion sur la pédagogie. Platon critique les sophistes. Ce ne sont pas eux qui vont provoquer la conversion philosophique. En effet, ils sont dogmatiques : ils apportent un savoir, ils enseignent la vérité, mais sans indiquer comment apprendre. " L'éducation n'est point ce que certains proclament qu'elle est : car ils prétendent l'introduire dans l'âme, où elle n'est point, comme on donnerait la vue à des yeux aveugles ". Les sophistes enseignent la vérité sans la justifier. Ce n'est donc pas le disciple qui trouve, en lui-même et par lui-même, cette vérité. Or, dit Socrate, chacun possède l'organe qui permet de voir la vérité : c'est le noùs, comme l'appelait déjà Anaxagore. En effet, la vérité est déjà en nous, puisque nous avons des idées innées. Il suffit de faire que l'âme, en quelque sorte, se ressouvienne. Platon se réfère à la mythologie pour expliquer cette théorie. A la mort, l'âme est séparée du corps, elle contemple les Idées; puis elle est plongée dans le Léthé, fleuve de l'oubli, et réincarnée dans un nouveau corps. Il lui faudra réapprendre ce qu'elle a connu dans l'au-delà. La connaissance est donc une sorte de souvenir, ou de réminiscence. La méthode de Socrate, qui repose sur l'interrogation, a pour but de provoquer ce souvenir. En privilégiant les questions, il accompagne son interlocuteur dans sa recherche, il l'aide à découvrir lui-même la vérité.
Chacun possède en lui la condition pour connaître la vérité. Cependant, les habitudes peuvent empêcher de parvenir à cette connaissance. Les désirs et les passions nous empêchent d'être objectifs, et surtout attirent notre attention sur le monde sensible. Platon compare les vices et l'ignorance à des masses de plomb qui attirent l'âme vers le bas, l'empêchant ainsi de s'élever vers le ciel intelligible. L'ignorance est comme une inertie, une pesanteur, une passivité. Pour contempler le Bien, il faut se dé-tourner, se di-vertir du monde du devenir. L'être, c'est ce qui est, non pas ce qui devient, mais ce qui demeure. Le monde sensible est le lieu de changement et de l'instabilité. L'opinion est versatile, tandis que la vérité est immuable et éternelle. Le but de l'éducation est d'obtenir cette conversion de l'âme, qu'elle se détourne du monde sensible et inconstant du désir et de l'opinion pour se tourner vers le ciel des Idées. Une conversion, c'est un changement radical, une révolution . Il évoque aussi l'idée d'un retournement. Le mot a un sens religieux. Un auteur moderne comme Husserl parle de vocation philosophique. Des hommes sans éducation sont impropres à gouverner. Mais celui qui est sorti de la caverne risque de ne pas vouloir y retourner, et de ne pas vouloir se charger de fonctions politiques. La question qui se pose est de savoir si la philosophie ne nous détache pas du monde.
5. La philosophie nous détache-t-elle du monde?
Nous avons vu que le philosophe est accusé de vivre le nez dans les étoiles et de ne pas voir ce qui se passe à ses pieds. La théorie platonicienne des Idées, illustrée par l'allégorie de la caverne, peut en effet donner le sentiment que l'objet du philosophe se situe au-delà du monde réel, dans un autre monde. L'initiation de l'apprenti-philosophe, à qui l'on fait quitter la caverne, serait-elle une invitation pour lui à fuir ce monde? Il est vrai que Platon, dans un autre dialogue, dit qu'il faut "fuir d'ici". Platon distingue en effet deux domaines. D'une part le monde sensible, c'est-à-dire le monde tel qu'il est connu par les sens, dont nous faisons l'expérience quotidiennement. D'autre part, le monde intelligible, l'univers des Idées. Le second ne peut être connu par les sens, mais seulement par la pensée. Les philosophes seraient donc, selon l'accusation de Nietzsche, des "illuminés des arrière-mondes"? Nietzsche accuse la tradition philosophique, depuis Platon et le christianisme, d'avoir créé divers "arrière-mondes", des au-delà, des réalités invisibles, commodes pour expliquer les phénomènes, et susceptibles de nous consoler de vivre dans un monde imparfait en nous berçant d'illusions. Les théologiens chrétiens ont d'ailleurs salué Platon comme un précurseur du christianisme. Ce procès vise la métaphysique dans son ensemble. La métaphysique, résolument condamnée par Nietzsche, prétend connaître ce qui est au-delà ou derrière (meta) la nature (physis). Selon Nietzsche encore, Platon serait à classer parmi les " contempteurs du corps ", ceux qui ont introduit dans l'esprit de l'Occident le mépris du corps, l'idée que le corps est inférieur à l'âme, qu'il a moins de valeur, que les plaisirs du corps sont méprisables et même une faute. Il est vrai que Platon compare le corps à une " prison " pour l'âme. C'est le corps et ses désirs qui empêchent l'âme de parvenir à la vérité. A la mort, c'est parce qu'elle est libérée du corps que l'âme accède enfin au vrai.
Le mépris du corps chez Platon est tout de même relatif. Il est vrai qu'il valorise davantage les Idées que les sens. Il place la vérité du côté des Idées éternelles, tandis que ce monde changeant ne fournit que des opinions. Mais, dans les livres précédents, il a insisté sur la nécessité de la gymnastique dans le programme d'éducation des futurs gouvernants. En outre, la pensée de Platon sur ce point a évolué. Tandis que dans les dialogues plus anciens, il établit un dualisme assez strict entre monde intelligible, divin, et monde sensible, par la suite, il insiste davantage sur la participation du sensible à l'intelligible. Il dira par exemple que le temps est " l'image mobile de l'éternité immobile ". Le temps est à l'image de l'éternité. Il en est comme un reflet. C'est une copie imparfaite, mais qui procède tout de même d'un modèle parfait, qui a donc quelque chose de commun avec ce modèle.
Peut-on dire que Platon nous invite à nous désintéresser de ce monde ? Le texte de l'allégorie de la caverne admet que le philosophe, sorti de la caverne et découvrant les Idées et le Bien, doit faire face à une tentation: rester sur les hauteurs. Ayant découvert le vrai, il ne voudra plus se contenter des faux-semblants dont la plupart des hommes font leur savoir. En effet, la connaissance du Bien rend heureux. L'âme connaît une sorte de mimétisme: elle est influencée par les objets qu'elle a l'habitude de considérer. La contemplation d'objets éternels et parfaits rend l'âme plus belle et procure le bonheur. Mais Platon est clair sur ce point: le philosophe doit redescendre dans la caverne. Pour, à son tour, enseigner ce qu'il a vu à d'autres hommes et les délivrer de leurs chaînes. Et pour le mettre en pratique. La "théoria", la connaissance spéculative, la méditation pure, ne doit pas durer indéfiniment. Il est indispensable de faire un détour par la théorie pour expliquer ce monde, mais c'est bien ce monde-ci qu'il s'agit d'expliquer. De même qu'il a fallu forcer le prisonnier à quitter la caverne, il va falloir exiger qu'il y retourne. En effet, le bonheur doit être réalisé pour l'ensemble des citoyens; il n'y a pas de raison pour qu'une minorité en profite seule. Pour le bien de tous, le philosophe doit donc abandonner la contemplation des Idées et "s'engager", comme on le dira plus tard, dans le monde concret de l'action politique. Le philosophe sera ainsi utile à ceux qui habitent la "commune demeure". Il connaît la vérité; c'est pourquoi il fera un bon gouvernant. Il connaît la vraie réalité, et pas seulement ses ombres. Il connaît le vrai Bien, qu'il place au-dessus du désir de pouvoir. Platon critique l'ambition en politique. Plus les chefs sont arrivistes, et plus la Cité est mal gouvernée. Au contraire, l'homme politique de valeur n'a pas spécialement soif de pouvoir. Les risques de l'ambition:
1) le politique considère le pouvoir comme une fin en soi, non comme un moyen de changer les choses, il place le pouvoir au-dessus du Bien. 2) Risque de sédition, de violence et d'instabilité politique. 3) La démagogie, la plaie des démocraties : le candidat au pouvoir flatte le peuple, lui promet ce qui lui plaît. Le philosophe ne gouvernera pas par plaisir, mais par devoir. C'est pourquoi il gouvernera bien. Il devra accepter la charge de gouverner parce qu'il a une dette envers la Cité. C'est grâce à la Cité qu'il devient ce qu'il est. L'éducation du philosophe, dont le détail va être donné dans la suite, est assurée par la Cité. Ainsi, le futur chef contracte une dette dont il doit s'acquitter.
II. L'éducation du philosophe-roi
Le livre VII décrit comment on accède au savoir. La connaissance ne doit pas rester purement théorique, mais être mise en pratique dans l'action politique. L'image de la caverne a défini sous une forme allégorique la nature de la conversion au savoir philosophique. Platon va maintenant décrire de façon concrète le programme d'éducation qui doit être celui du futur chef (pp.279-280). Il décrit donc les disciplines qui doivent progressivement préparer et habituer l'esprit à se tourner vers les Idées.
1. Les arts mécaniques
Le livre VII prolonge le livre III, où Platon a indiqué que les gouvernants devront être issus d'une classe de guerriers. Un premier cycle d'éducation, Socrate le rappelle, les a formés à la gymnastique et à la musique. La première a pour but d'en faire des athlètes. Quant à la musique, telle qu'elle doit être enseignée selon Platon, elle vise à forger le caractère. Platon suppose que la musique a une influence sur l'âme. Ce que l'on suppose aussi quand on dit que la musique "adoucit les mœurs". Une musique douce et efféminée, d'après Platon, amollit le caractère. Tandis qu'une musique virile et martiale le renforce. La musique, raisonne Platon, repose sur l'harmonie; elle est donc susceptible de favoriser l'harmonie en l'âme, l'équilibre entre les parties diverses de l'âme. Comme la gymnastique doit assurer l'harmonie du corps, la musique favorise l'harmonie de l'âme. Ce n'est donc pas d'un point de vue esthétique que Platon s'intéresse à l'art, mais seulement en tant qu'il peut avoir une vertu morale. Ces premières disciplines ne sont pas des sciences. Ce sont des études mécaniques. Elles produisent un effet sur le sujet sans que celui-ci le recherche de lui-même. Elles procurent certaines vertus, mais sans que le sujet soit capable de dire pourquoi elles sont bonnes. Ce ne sont pas des sciences, ce sont des arts.
Il s'agit, dans le deuxième cycle, de le rendre capable de justifier la valeur de ces vertus. Ces sciences du deuxième cycle doivent à la fois préparer la conversion au Bien, mais aussi être utiles à la guerre, puisque les futurs gardiens de la Cité sont des soldats.
2. L'arithmétique
La première d'entre elles est la science du nombre: l'arithmétique (logistique: science du calcul). Cette science est utile à la guerre-pour évaluer les forces en présence. Socrate montre à l'aide d'un exemple qu'elle est également de ces sciences qui élèvent l'esprit vers l'intelligible. Dans cette mesure, elle prépare l'âme à la contemplation du Bien. L'exemple de Socrate est simple, il vise à distinguer deux types de sensations : je regarde un de mes doigts; je n'ai pas besoin de recourir à mon entendement pour rendre claire cette perception, qui est déjà claire par elle-même. Les choses changent si je regarde le même doigt, en le comparant avec ses deux voisins. Il est plus petit que l'un, mais plus grand que l'autre. Il est donc à la fois plus grand et plus petit, ce qui est contradictoire. La première perception était simple, celle-ci est contradictoire. Ici, le rôle de l'entendement est requis. C'est le jugement qui, en nous faisant réfléchir sur la nature de la grandeur et de la petitesse, résout la difficulté. Quand on parle de la grandeur ou de la petitesse d'un objet, ce sont des notions relatives. Un doigt, relativement à un deuxième, peut être petit, alors qu'il est grand par rapport à un troisième. Il n'y a là, en réalité, aucune contradiction.
La science du nombre est bien de celles qui obligent l'âme à quitter le plan de la simple sensation pour s'élever vers des idées. En effet, les nombres sur lesquels travaille le mathématicien sont des idéalités. Ses opérations portent sur les nombres en soi, non sur les objets qu'ils servent à dénombrer (dans le Théétète, Platon note que lorsque l'on parle de 4, on ne se demande pas "quatre quoi?"). Cette science a pour objets des idées intelligibles (les idées des nombres, pris en soi), et non des objets sensibles. L'arithmétique est une science rationnelle, non appliquée, ou utilitaire, par exemple mise au service du commerce. Pourtant, Platon remarque qu'elle est utile à la guerre. C'est une science pure ; pourtant, elle peut être appliquée à la guerre. Platon ironise-t-il? Cela pose un problème.
3. La géométrie
Glaucon remarque qu'elle aussi est utile à la guerre. Mais Platon relativise ce rôle. Décidément, ce n'est pas ce qui importe le plus. Sa valeur réside surtout en ce qu'elle constitue, comme l'arithmétique, une bonne propédeutique (ancien nom de la première année de fac) à la science du Bien. Cela pourrait confirmer l'impression que le véritable objet du dialogue n'est pas la politique. Socrate dénonce un mauvais usage de cette science, qui n'est pas conforme à sa nature. Certains se prétendent géomètres, alors qu'ils ne sont qu'arpenteurs. Ils appliquent la géométrie. Or la véritable géométrie a pour objet des idéalités, non des arpents de terrains. C'est une science pure, rationnelle, théorique et abstraite. Les figures géométriques sont idéales: on raisonne non sur tel ou tel carré, mais sur le carré en soi. On en trace un, mais seulement pour avoir un exemple sous les yeux. La figure n'est qu'un exemple. Si l'on considère Pythagore comme l'un des fondateurs de la géométrie, c'est parce qu'il a démontré son théorème pour tout triangle rectangle, tandis que les Babyloniens ne l'avaient découvert que de façon pratique, par tâtonnement, en généralisant à partir d'exemples. Par exemple, superposer des figures pour vérifier qu'elles sont identiques n'est pas une démarche mathématique, pas plus que de compter sur ses doigts.
4. La stéréométrie
Troisième science: la géométrie dans l'espace, la science des volumes, des objets tri-dimensionnels. Platon en dit peu de mots, sinon qu'elle est inchoative: elle en est à ses premiers balbutiements. Elle se résume à quelques problèmes isolés, par exemple le problème délien: comment doubler le volume d'un cube?
5. L'astronomie
Glaucon, en bon élève, remarque qu'elle est utile à l'art de l'art guerre. Socrate lui fait à nouveau remarquer que ce n'est pas là le plus important. L'éducation des chefs et la politique ne seraient-elles que des prétextes pour étudier surtout l'éducation de chacun ? L'astronomie est surtout précieuse en ce que, comme les autres sciences vues auparavant, elle oriente le regard vers les vérités intelligibles. ("cette opinion"=ton opinion). Cela ne va pas de soi, c'est à démontrer. En effet, telle qu'elle est pratiquée, elle ne remplit pas cette fonction. Il ne faut pas confondre ce qu'on appellerait aujourd'hui l'astronomie amateur et l'astronomie scientifique. En effet, l'astronomie ne consiste pas à observer ces objets sensibles, visibles, que sont les astres, mais à rechercher les principes invisibles qui peuvent rendre raison de leurs mouvements apparemment désordonnés. Le mot "planète" vient d'un mot grec qui signifie "astre errant". En effet, le mouvement des planètes, par rapport aux étoiles, est apparemment chaotique. Les étoiles, les unes par rapport aux autres, sont fixes. En revanche, on reconnaît les planètes à ce qu'elles se déplacent parmi les constellations. L'astronomie a pour but de découvrir une régularité derrière cet apparent désordre. Des régularités, c'est-à-dire des règles, des lois. Les Grecs étaient déjà parvenus à expliquer le phénomène des éclipses. Ptolémée, au IIème siècle, proposera un modèle du système solaire, avec la Terre au centre, mais qui avait le mérite de proposer une explication du mouvement de chaque planète. L'observation du ciel, en astronomie, a le même rôle que l'usage des figures en astronomie : les astres sont des images sensibles qui servent d'exemples pour concevoir les principes abstraits qui gouvernent leur cours. C'est justement ce qui fait la différence, dit Platon au livre VI, entre les sciences et la philosophie: les sciences se servent d'images pour atteindre le vrai, même si les images ne jouent qu'un rôle d'exemples, tandis que la philosophie cherche à atteindre directement les essences elles-mêmes.
6. L'harmonique
Il ne s'agit pas de la musique entendue comme art, déjà évoquée au livre III, mais de la science de l'harmonie, de la partie théorique de la musique. Cette fois, il n'est pas question de son utilité pour la guerre. Socrate s'attache seulement à montrer en quoi elle est utile pour aider l'esprit à saisir les objets intelligibles. Il renouvelle à propos de la musique le reproche fait aux astronomes. Ce qui compte, ce n'est pas tant les sons sensibles, perçus par les oreilles, que les rapports qu'ils entretiennent entre eux. Les musiciens s'occupent seulement des sons concrets. Les pythagoriciens ont eu le mérite de découvrir le lien entre musique et mathématique: le rapport entre hauteur du son et longueur de la corde vibrante est calculable. Aujourd'hui, on sait qu'à une note correspond une fréquence (La=440Hz). Les sons entretiennent entre eux des rapports, des proportions mathématiques. On peut donc attribuer des nombres aux sons, et traiter l'harmonie en termes arithmétiques. Comme dans les autres sciences, il faut travailler in abstracto, ne pas rester attaché aux sons entendus, mais aux nombres. L'harmonie est utile dans notre progression vers le Bien, elle habitue l'âme à penser des concepts abstraits, à se détacher du monde sensible.
7.Science et dialectique
Chacune de ces sciences suppose la précédente. La géométrie suppose la science du nombre. La géométrie dans l'espace suppose connue la géométrie des figures planes. Mais ces sciences ne valent que comme propédeutique, comme préparation à la philosophie ou dialectique. "Ces études ne sont que le prélude de l'air même qu'il faut apprendre". La philosophie est une science synoptique (elle permet d'avoir une vue d'ensemble). Il s'agit maintenant de décrire cette science dont les objets demeurent dans la région la plus élevée du monde intelligible. Par la dialectique, l'homme essaie d'atteindre l'essence des choses par la seule raison, sans l'aide des sens. Tandis que la science, bien que théorique, se sert tout de même d'objets sensibles, tels que les dessins des figures géométriques, ou l'observation des astres visibles. Les sciences propédeutiques permettent de regarder non les Idées elles-mêmes, mais seulement des réalités intelligibles qui sont comme leurs copies. Les abstractions des sciences, bien qu'elles soient de nature intelligible, ne sont pas encore les Idées elles-mêmes. Le mot dialectique signifie dialogue. Glaucon suppose que la dialectique, en amenant le philosophe à la contemplation du Bien, le conduit au terme de sa recherche, en un point où la pensée peut enfin se reposer. Socrate ne semble pas accepter l'idée d'un tel achèvement. La dialectique semble plutôt être une inquiétude constante du vrai. "Ou du moins telle qu'elle nous apparaît", "quelque chose d'approchant": ces réserves suggèrent qu'une connaissance exhaustive du Bien est impossible. La dialectique serait donc une recherche infinie. Prétendre avoir atteint l'absolu, ce serait une forme du dogmatisme que dénonce Platon.
L'attitude philosophique suppose une conversion, elle se définit comme rupture. Ici apparaît une nouvelle rupture, entre philosophie et science. Platon a insisté sur ce qu'il y a de commun entre les deux. Mais l'étude des sciences ne constitue qu'une préparation. La philosophie, par son existence même, témoigne d'une insatisfaction à l'égard des résultats de la science.
La science - dont le modèle est la science mathématique - est qualifiée par Platon de dianoétique (dianoïa). La connaissance dianoétique est de type hypothético-déductif. La méthode des mathématiciens consiste, une fois un certain nombre d'hypothèses posées, à en déduire des conséquences. La connaissance scientifique repose nécessairement sur des hypothèses, c'est-à-dire un ensemble de définitions, de postulats et d'axiomes, de propositions de base que le savant ne peut démontrer. Si l'on voulait les démontrer, il faudrait les fonder sur d'autres hypothèses, et ainsi de suite à l'infini, prouver la preuve, et ainsi de suite. Aristote constate la même difficulté, qui sera évoquée à nouveau par Pascal dans De l'esprit de géométrie. Il faut bien admettre pour point de départ des propositions non démontrées. Que les résultats des mathématiques soient certains, Platon ne le met nullement en doute. Il exprime une réelle admiration pour les mathématiques. Il a fait graver au fronton de l'Académie: "Nul n'entre ici s'il n'est géomètre". Les mathématiques sont le préliminaire indispensable à la philosophie. Cependant, la science repose toujours sur un présupposé. Tout théorème repose sur des définitions et des postulats, comme on le voit dans les Eléments d'Euclide. La méthode philosophique procède au rebours. Son but est de découvrir le principe. Le principe, c'est ce qui est premier, qui ne repose sur rien d'autre, au-delà de quoi on ne peut plus régresser, qui ne dépend d'aucune hypothèse. La méthode dialectique consiste à découvrir le principe de chaque chose (son Idée) puis à remonter, d'Idée en Idée, au principe suprême, que Platon nomme le Bien ou l'Un. Ce principe est non-hypothétique, absolu. Cet inconditionné est un commencement absolu (contrairement aux hypothèses), il peut servir de fondement. Au lieu de considérer le fondement des sciences comme indépassable, elle va au-delà.

De l'Un, il est possible de revenir ensuite au multiple, à la multiplicité des choses, pour les étudier cette fois à la lumière du Bien. L'Un, comme son nom le suggère, permettrait d'unifier les multiples connaissances partielles que nous avons. Les disciplines passées en revue sont des sciences, et non des arts. Ici, il faut comprendre "techniques", c'est-à-dire les métiers de l'artisan. Les arts ont en vue l'utile, l'agréable, ils sont utilitaires. Les sciences, en revanche, donnent à connaître à l'âme une vérité intelligible. Cependant, elles n'atteignent pas les essences elles-mêmes. C'est comme si elles ne connaissaient l'être (ce qui est réellement, ce qui est immuable) qu'en songe.
Science
Hypothèses → Conclusions
Philosophie
Principe absolu ← Hypothèses
Principe absolu → Hypothèses → Conclusions
La démarche philosophique compte par conséquent deux étapes. Elle est qualifiée par Socrate de dialectique ou dianoétique. La méthode scientifique, elle, est qualifiée de discursive. Les images de la vision, du soleil, de la lumière, suggèrent que la philosophie est intuitive. La connaissance du Bien est décrite comme une vision. Mais il faut distinguer les étapes de la dialectique. Si elle s'achève en effet dans une contemplation, la démarche ascendante qui conduit au Bien semble être de nature discursive. Le terme de dialectique (dialegsthai, en grec, signifie dialoguer) confirme cette interprétation: la méthode socratique du dialogue est bien de nature discursive. La connaissance suppose la médiation du discours. La vision du Bien , en revanche, est une parfaite compréhension, de nature intuitive. Mais ensuite, à nouveau, la démarche discursive reprend ses droits: il s'agit de redescendre du Bien aux Idées. De la compréhension, il faut passer à l'explication. De la vision, il faut passer à l'expression, qui requiert le discours. L'opposition de la science et de la philosophie est donc plutôt la distinction entre deux formes de connaissance discursive, dont l'une aboutit, à son sommet seulement, à une vision directe. Les réserves confiées à Glaucon quant à la possibilité de définir le Bien suggèrent que la vision du Bien ne peut que faire suite à une recherche longue, voire indéfinie.
III. Organisation du cursus
Comment choisir ceux qui bénéficieront de ces études? Comment choisir les futurs chefs? Selon quels critères?
Ce seront les meilleurs parmi les gardiens. Ils doivent avoir de l'autorité et le souci du bien public. Il faut les choisir incorruptibles, constants, qui ne se laissent pas séduire par l'attrait des plaisirs. Ils doivent être beaux - pour Platon, le beau, le vrai et le bien sont liés. Ils doivent aussi présenter des dispositions pour les études mentionnées auparavant, donc de la facilité à apprendre, de la mémoire et l'amour du travail. La philosophie est tenue en mépris parce que des gens indignes s'y adonnent. Il faut la réserver à une élite. Platon révèle à nouveau son côté aristocrate. Selon lui, il y a des naturels plus doués que d'autres, ce qui relativise le rôle de l'éducation. Les défauts qui doivent écarter un homme du rôle de gardien:
1. Ces hommes ne doivent pas être " boiteux " (n'aimer que la gymnastique ou que les activités intellectuelles), mais complets (idée qui sera chère à Montaigne).
2. Le pire de tous les vices, pour Platon, c'est l'ignorance. Chacun admet que le mensonge est un mal. Or l'ignorance est un mensonge involontaire. Celui que le mensonge scandalise mais qui admet le mensonge par ignorance n'est pas conséquent. Ceux qui se satisfont de leur ignorance ne sont pas dignes de l'apprentissage des sciences et de la philosophie (la philosophie est amour du savoir).
Dans son premier choix, au livre III, 412, Socrate avait constaté qu'il est dans la nature des choses que les vieillards commandent et que les jeunes obéissent. Mais compte tenu du programme d'éducation défini, ce principe devient problématique. En effet, les études auxquelles sont destinés les élus sont longues; il y aura donc nécessité de choisir des jeunes. Platon cite Solon ("Je vieillis, mais j'apprends toujours beaucoup de choses"). Mais il souligne qu'en réalité, les jeunes gens sont plus propres à être éduqués. Leur esprit est plus malléable. Et ils ont moins de préjugés.
L'éducation doit se faire sans contrainte (mais Platon parle ici d'une élite). En effet, ces jeunes gens sont choisis pour leurs capacités et leur goût au travail. En outre, la véritable éducation se fait sans contrainte. L'usage de la contrainte révèle soit le dogmatisme du maître, soit l'indignité de l'élève. L'éducation véritable suppose la liberté. L'élève doit participer à son apprentissage, il doit apprendre et penser par lui-même.
La dialectique et atteinte de ce mal qu'aujourd'hui les jeunes s'y adonnent trop tôt. Platon a recours à une image pour montrer les dangers d'un usage trop précoce de la philosophie. Imaginons un enfant élevé chez ses parents parmi des flatteurs. S'il vient à apprendre qu'il ne s'agit pas de ses vrais parents, son estime va baisser pour eux et se reporter sur ceux qui le flattent, il va se laisser davantage séduire. De même, imaginons un homme élevé dans le respect des lois et de la morale traditionnelle. Il se fait réfuter à plusieurs reprises. De même qu'on a dit à l'enfant que ses parents n'étaient pas ses vrais parents, on dit à cet homme que sa morale est fausse. Que fait-il alors ? Il s'en remet à ceux qui le flattent, c'est-à-dire qui lui donnent du plaisir. Cette métaphore illustre le danger de la philosophie enseignée à des esprits qui ne sont pas assez mûrs pour la recevoir. En effet, par nature, la philosophie est mise en question, elle est exercice de la critique. La philosophie risque de supprimer les principes moraux du jeune homme sans lui permettre pour autant de les remplacer par d'autres plus valables. Elle risque de le faire tomber dans le scepticisme, le relativisme et l'amoralisme. La philosophie a une fonction morale ; mais une culture philosophique superficielle conduira à critiquer toute morale, sans en créer une de remplacement. La critique est toujours plus facile. L'activité philosophique est une chose sérieuse et grave. Nietzsche compare le philosophe à un dangereux explosif. On ne peut pas confier cette puissance critique à des enfants.
En plus, ceux qui ont goûté trop jeunes à la dialectique y voient un jeu. Au lieu de la mettre au service de la recherche de la vérité, ils n'ont pour but que le plaisir procuré par les raffinements rhétoriques, et par la réfutation des autres. Ils recherchent plutôt le sentiment de supériorité offert par une victoire verbale, que la connaissance. La réfutation devient un fin en soi. Cela explique que le mot dialectique a pris, après Platon, un sens péjoratif, celui d'une controverse où s'affrontent un thèse et une antithèse, sans dépasser la contradiction. Cette méthode sera celle de l'enseignement au moyen âge, qui en a tiré une très mauvaise réputation. Une telle méthode, qui suggère que toute thèse peut être réfutée, qu'à toute connaissance on peut toujours opposer une antithèse, engendre le scepticisme, c'est-à-dire le sentiment que tout est relatif, qu'aucune opinion n'a plus de valeur qu'une autre. D'où la nécessité du cycle d'études préalables.
Après l'apprentissage de la dialectique, les gardiens doivent passer 15 ans dans la "caverne". Enfin, une dernière sélection permettra de choisir les chefs. Ils assureront tour à tour le gouvernement. Voilà un principe que reprendra Aristote: chacun doit être tour à tour gouvernant et gouverné.
Conclusion sur le caractère utopique de la République
Platon affirme que la réalisation de sa cité idéale n'est pas impossible, mais il reconnaît qu'elle sera difficile. Il prétend qu'elle sera possible dès que les philosophes seront rois. Est-ce une façon de dire: quand les poules auront des dents? Selon Hannah Arendt, la signification de la République est essentiellement politique. Pourtant, on peut se demander si Platon prend réellement au sérieux sa cité parfaite, si la politique n'est pas un prétexte pour parler de l'éducation et de la vertu.

Sébastien G
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